ALTRUISME ET CERVEAU

Posted by on août 3, 2016 in Neurosciences | 0 comments

La méditation, le yoga, le gi-gong, le taï-chi, le travail psychologique personnel et l’ensemble des expériences de la vie sont tous des vecteurs potentiels à l’évolution de notre spiritualité. Celle-ci se ressent dans notre corps, se reflète dans notre esprit et se manifeste dans nos actes. Parmi ces derniers, il y en a un qui incarne particulièrement la spiritualité : l’altruisme. C’est-à-dire, la capacité de donner à autrui sans attendre rien en retour: ni récompense, ni reconnaissance. Cette aptitude est présente déjà chez le très jeune enfant (en dessous de 2 ans; Eisenberg & Fabes, 1990) et chez la plupart des espèces animales (Preston & De Waal, 2002).

L’altruisme est-il inné ou acquis?

Les études sur les jumeaux indiquent que la part de l’héritabilité de la propension à être altruiste semble être d’environ 50% tels que rapportés par des questionnaires d’autoévaluation des comportements pro-sociaux (Rushton et al., 1986). En mesurant le comportement altruiste dans des conditions de laboratoire dans lesquelles le participant est amené à distribuer de l’argent dans un jeu économique (Wallace et al., 2007) ou invité à faire une donation pour une oeuvre de charité (Reuter et al., 2010), d’autres études ont trouvé des résultats relativement similaires. Les gènes incriminés sont liés à différentes hormones. D’une part, l’ocytocine et la vasopressine qui jouent un rôle dans le stress, l’attachement relationnel, les comportements agressifs et sexuels (Israel et al ., 2008, 2009). D’autre part, la dopamine qui est importante pour la régulation des émotions, la motivation, la sensation de plaisir et le comportement parental (Reuter et al., 2010).

Si la génétique explique vraisemblablement une partie des différences individuelles au niveau de l’altruisme, il est évident que l’influence de ’environnement va primer et peut donc façonner les variations innées. En effet, il suffit d’observer l’impact de l’éducation des parents sur les comportements altruistes out égoïstes des enfants. Par ailleurs, un entraînement à ressentir de la compassion pour soi-même et autrui permet à des personnes adultes de se comporter de manière plus altruiste dans une simulation de distribution d’argent à des victimes (Weng et al., 2013).

Ou se trouve l’altruisme dans le cerveau?

Morishima et collègues (Morishima et al., 2012) de l’université de Zürich ont trouvé un lien significatif entre l’altruisme et une partie du cerveau se trouvant entre 2 cortex: la jonction temporo-pariétale de l’hémisphère droite. Plus les participants de l’étude font preuve d’altruisme dans un jeu de décision monétaire, plus grande est la substance grise dans la jonction temporo-pariétale droite de leur cerveau. Cette région est connue, entre autres, pour être responsable de notre capacité à se rendre compte de la perspective ou de l’état mental d’une autre personne. De manière intéressante, la corrélation trouvée n’est valable uniquement quand la personne qui fait preuve de générosité possède suffisamment de ressource financière pour elle-même. Cette observation permet de préciser davantage que l’altruisme concerne les autres, certes, mais aussi soi-même. Faire preuve de don de soi en s’oubliant complètement n’est finalement pas de l’altruisme, puisqu’une personne, soi-même, se trouve lésée. De plus, pour pouvoir aider les autres efficacement et dans le temps, il faut avoir les ressources nécessaires.

En classifiant cette fois les personnes au niveau de l’altruisme sur la base de conditions réelles (non manipulées en laboratoire), en l’occurrence sur le fait d’avoir fait don de l’un de ses reins, une autre recherche a mis en évidence que 19 personnes altruistes présentent un volume cérébral plus important de l’amygdale droite qu’un groupe de personnes n’ayant jamais fait un don d’organe (Marsh et al., 2014). Malheureusement, les auteurs de l’étude n’ont pas conduit d’analyse centrée sur la région de la jonction temporo-pariétale droite afin de répliquer les résultats de l’étude précitée. Néanmoins, elle montre qu’une autre structure cérébrale joue un rôle dans l’altruisme. Le fait que ce soit l’amygdale, zone impliquée dans le traitement des émotions, n’est pas surprenant.

Deux études récentes permettent de mieux comprendre cette relation entre émotion et altruisme. Elles utilisent deux méthodes différentes d’investigation neurophysiologique, à savoir l’électroencéphalogramme (EEG; Huffmeijer et al., 2012) qui mesure l’activité électrique émise naturellement par le cerveau et l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf; Christov-Moore et Iacoboni, 2016) qui, elle, mesure le métabolisme via l’apport en oxygène dans le cerveau. Dans chacune de ces recherches, les participants sont amenés à voir des vidéos de personnes en état de souffrance pendant que l’activité cérébrale est enregistrée. Ensuite, les comportements altruistes ont été mesurés soit par le biais d’un jeu de distribution d’argent (étude avec l’IRMF), soit par celui de la magnitude d’un don fait en faveur d’une association d’aide aux enfants pauvres (étude avec l’EEG). Les résultats montrent que pour les deux études, les réactions émotionnelles mesurées dans le cerveau  durant le visionnage des vidéos permettent de prédire les comportements altruistes. Plus les personnes manifestent d’empathie (activation de l’amygdale et de l’insula, augmentation de l’activité électrique alpha frontale asymétrique) est plus ils vont ensuite se montrer généreux. De manière intéressante, les personnes les plus égoïstes présentent quant à eux davantage d’activation d’une zone du cerveau impliquée dans le contrôle et la régulation des émotions: le cortex préfrontal dorsolatéral (Christov-Moore et Iacoboni, 2016). Cette zone cérébrale permet typiquement de réguler les émotions. Ce qui signifierait probablement qu’un contrôle, conscient ou inconscient, pour ne pas ressentir d’émotions au contact de la souffrance d’autrui bloquerait ensuite notre attitude pro-sociale.

Pour confirmer leur résultat, Christov-Moore et collaborateurs (2016) ont ensuite utiliser la stimulation transcrânienne, une méthode qui permet d’appliquer un champ magnétique sur le cerveau pour manipuler l’activité cérébrale. Plus exactement, ils ont inhibé artificiellement l’aire du cortex préfrontal dorsolatéral afin qu’elle ne puisse plus supprimer les émotions des participants pendant le visionnage des vidéos. Ils ont trouvé alors que les personnes se comportaient de manière plus altruistes lors du jeu d’argent.

En conclusion, nous pouvons affirmer que l’altruisme ne se réduit pas un trait de personnalité inné mais se trouve être un choix de comportement que nous pouvons tous faire, indépendamment de notre héritage biologique ou culturel. L’altruisme se cultive aussi. Cela en s’entraînant à se mettre à la place de l’autre, en faisant preuve d’empathie et en s’ouvrant à la compassion.

Références:

Christov-Moore, L., Sugiyama, T., Grigaityte, K., & Iacoboni, M. (2016). Increasing generosity by disrupting prefrontal cortex. Social Neuroscience, 0919(March), 1–8.

Christov-Moore, L., & Iacoboni, M. (2016). Self-other resonance, its control and prosocial inclinations: Brain-behavior relationships. Human Brain Mapping, 37(4), 1544–1558.

Eisenberg, N., & Fabes, R. A. (1990). Empathy: Conceptualization, measurement, and relation to prosocial behavior. Motivation and Emotion, 14(2), 131–149.

Israel, S., Lerer, E., Shalev, I., et al. (2008). Molecular genetic studies of the arginine vasopressin 1a receptor (AVPR1a) and the oxytocin receptor (OXTR) in human behaviour: from autism to altruism with some notes in between. Progress in Brain Research, 170, 435–49.

Israel, S., Lerer, E., Shalev, I., et al. (2009). The oxytocin receptor (OXTR) contributes to prosocial fund allocations in the dictator game and the social value orientations task. PLoS ONE, 4, e5535.

Huffmeijer, R., Alink, L. R. A., Tops, M., Bakermans-Kranenburg, M. J., & van IJzendoorn, M. H. (2012). Asymmetric frontal brain activity and parental rejection predict altruistic behavior: moderation of oxytocin effects. Cognitive, Affective & Behavioral Neuroscience, 12(2), 382–92. doi:10.3758/s13415-011-0082-6

Marsh, A. A., Stoycos, S. A., Brethel-Haurwitz, K. M., Robinson, P., VanMeter, J. W., Cardinale,  E. M. (2014). Neural and cognitive characteristics of extraordinary altruists. Proceedings of the National Academy of Sciences of the United States of America, 111(42), 15036–41.

Morishima, Y., Schunk, D, Bruhin, A., Ruff, C.C., Fehr, E. (2012) Linking brain structure and activation in temporoparietal junction to explain the neurobiology of human altruism. Neuron. 75, 73-79.

Preston, S. D., & de Waal, F. B. M. (2002). Empathy: Its ultimate and proximate bases. The Behavioral and Brain Sciences, 25(1), 1–20; discussion 20–71. doi:10.1017/S0140525X02000018

Reuter M., Frenze C., Walter N.T, Markett, S., et Montag, C. (2010). Investigating the genetic basis of altruism: the role of the COMT Val158Met polymorphism. SCAN doi:10.1093.

Rushton JP, Fulker DW, Neale MC, Nias DK, Eysenck HJ. (1986). Altruism and aggression: the heritability of individual differences. J Pers Soc Psychol., 50(6):1192-8.

Wallace, B., Cesarini, D., Lichtenstein, P., Johannesson, M. (2007). Heritability of ultimatum responder behavior. Proceedings of the National Academy of Sciences USA, 104, 15631–4.

Weng, HY, Fox, A.S., Shackman, A.J., Stodola, D.E., Caldwell, J.Z.K., Olson M.C., Rogers G.M., and Davidson, R.J. (2013). Compassion training alters altruism and neural responses to suffering. Psychol Sci. 2013 Jul 1; 24(7): 1171–1180.

Share Button

Leave a Comment

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Êtes-vous humain ? * Time limit is exhausted. Please reload CAPTCHA.

*